Le Roman « La Fine Blessure »

Extrait 1 : Survivre à une folle passion

Amis d’enfance, Paul et Julien quittent leur village de l’Yonne en octobre 1913 pour trois ans de service militaire. En mai 1914, ils épousent Hélyse et Léa, les filles de l’instituteur. Mais la déclaration de guerre, au mois d’août, les projette dans un enfer d’où une « fine blessure » va tirer Julien, du moins pour quelque temps, et lui faire rencontrer Céline, une jeune infirmière. Pour Paul, touché au visage, débute au Val-de-Grâce le long calvaire de ce que l’on appellera les « gueules cassées ».

Les destinées de deux femmes, face à l’inanité de leurs espoirs, vont alors s’entrecroiser pour ne faire plus qu’une. Céline va tenter de survivre à sa secrète passion auprès de Léa et de son enfant.

Extrait 2 : La première fois

Céline, engagée comme infirmière aux premiers jours de septembre 1914 devant l’urgence sanitaire provoquée par la bataille de la Marne, travaille dans le service où Julien est hospitalisé pour une blessure sans gravité à l’épaule. Elle lui dira plus tard :
« Je n’ai jamais oublié ce que j’ai ressenti la première fois où je suis entrée dans ta chambre… Pourtant tu avais plutôt sale mine avec ta barbe de trois semaines ! Lorsque je refaisais tes bandages et que je venais à toucher ta peau, il m’arrivait d’éprouver une sensation étrange ; je m’interdisais d’y penser, mais je percevais ce trouble d’autres fois encore… Puis l’on a fait davantage connaissance, je t’ai découvert et je me suis attachée à toi un peu plus chaque jour. La séparation a fait le reste, mes sentiments se sont cristallisés au fil de notre correspondance et ton absence m’a rendue complètement dépendante. »

Extrait 3 : Quand tout cela sera fini

Blessé pour la seconde fois, Julien écrit à Léa :
« Nous voici arrivés à Nice où nous logeons à l’hôtel Majestic. Je voudrais que tu me voies dans mon nouveau logement, je suis tel un prince dans un bon lit douillet ! Si seulement mon ami Paul en avait pris autant, il serait bien ici. La salle où je me trouve est un vrai palais où le jour arrive par un plafond en verre de toutes les couleurs, les murs sont en marbre avec de grandes glaces partout et des lustres magnifiques. Tu ne peux imaginer un endroit plus luxueux ! »

Trois semaines plus tard, sa lettre à Léa :
« Dire qu’il aura fallu la guerre et cette blessure pour que je prenne pour la première fois de ma vie un bain de mer ! Quand tout cela sera fini, nous reviendrons ici ; tu verras cette végétation luxuriante, les palmiers et les cactus géants. Il paraît que l’hiver tous les mimosas sont en fleurs et ça sent bon partout dans les rues. Le lever du soleil sur la mer et le ciel bleu d’azur ne me lassent pas. Quel changement avec ce maudit Bois le Prêtre où je ne vais pas tarder à retourner ! Aussi, je profite des derniers jours. »

Le lendemain, samedi 22 mai, Céline arriva de Lyon pour passer les trois jours de la Pentecôte avec Julien.

Extrait 4 : Mon bonheur pour moi seule

Léa écrit à Julien qui se trouve en première ligne :
« Je n’ai rien trouvé de mieux que cette jolie carte pour t’annoncer que j’attends un enfant. Le docteur Moret me l’a confirmé hier, je suis enceinte de trois mois mais personne ne le sait à part maman. Je te laisse le soin d’annoncer la nouvelle à tes parents mais dis-leur de rester discrets envers Hélyse s’ils viennent à la rencontrer ; elle est tellement angoissée à l’idée de revoir Paul dans deux semaines. »
« Je garde mon bonheur pour moi seule. Le soir, je m’endors les mains posées sur mon ventre et je vous parle à tous les deux. Tu peux chercher un prénom pour un garçon, moi j’ai une idée pour la fille… »
Seul un obus tombant à ses côtés aurait pu tirer Julien de ses pensées à cet instant.

Extrait 5 : Plus jamais comme avant

Hôpital du Val de Grâce.
Hélyse réussit à maîtriser son émotion durant toute la durée de la visite, parlant de tout et de rien, des récoltes, de la maison et du jardin. Ils firent quelques pas dans le couloir en direction de la sortie, Paul tenant fièrement Hélyse par la taille. Ils croisèrent des visages si hideux que chacun, dans sa tête, relativisa le degré de défiguration de Paul.
Quand ils se séparèrent, Hélyse posa délicatement un baiser sur sa joue droite, qu’il tenta maladroitement de lui rendre. Léa en fit autant. Puis il regarda les deux silhouettes s’éloigner et disparaître au bout du couloir, tout en pensant à la chance qu’il avait de s’être marié avant-guerre.
Dans le train qui les ramena à Courlon, Hélyse avoua à sa soeur qu’elle s’était jurée de ne pas pleurer devant Paul, et de tout faire pour qu’il ne puisse douter de lui un seul instant. Elle avait tenu bon. Hélyse rendit compte de sa visite aux parents de Paul puis rentra chez elle.
La porte refermée, elle retira son chapeau, quitta sa veste et se planta devant le miroir de l’entrée. Elle s’approcha de la glace et se mit à déformer sa bouche dans tous les sens avec ses doigts. Puis elle cessa ses grimaces, fixa le miroir et donna un violent coup de poing dans la glace sans la briser. Elle courut dans sa chambre et se jeta sur son lit en sanglots. Elle savait désormais qu’elle n’embrasserait plus jamais « son » Paul comme avant.

Extrait 6 : La dernière image

La gare de Toul, dimanche 14 novembre 1915.
Au moment des adieux, Céline dit à Julien :
« Si d’aventure quelque chose devait nous séparer, sache que les moments de bonheur que tu m’as offerts resteront gravés dans mon coeur et me suffiront pour survivre et penser à toi le reste de ma vie ». La tête penchée à la portière du wagon de queue, elle esquissa un sourire d’une infinie tristesse et laissa échapper un timide « je t’aime » que Julien devina plus qu’il ne l’entendit.
La dernière image qu’elle garda de lui, transi au bout du quai, berça toute sa vie.

Extrait 7 : Nénette et Rintintin

Début avril 1918, les tirs meurtriers de trois canons à longue portée, baptisés « la Grosse Bertha » (du nom de la despotique héritière de la famille Krupp), atteignent leur objectif : ébranler le moral des Parisiens.
Céline écrit à Paul :
« Le spectacle de ces gens qui fuient la capitale par trains entiers, en auto ou en camion pour sauver leur vie, a quelque chose de désolant. Désolant et indécent au regard de ceux qui n’ont pas les moyens de partir et qui se voient contraints d’accepter la fatalité. Maman m’a écrit pour que j’aille à Lyon mais je ne veux pas. Oh ! Ne va surtout pas penser que je joue les fières ou que je fais là, acte de bravoure ! Mais je pense à toi, à Julien, à vous tous qui avez fait face durant des mois dans des conditions extrêmes, sans jamais faillir. Et je me dis que ma place est ici, auprès des blessés qui ne manqueront peut-être pas d’affluer, à l’allure où vont les choses. »
« De nouvelles sirènes ont été installées dans Paris, auxquelles se mêlent les sirènes mobiles des pompiers et les cloches des églises. On voit alors les gens s’engouffrer dans la station de métro la plus proche, ou trouver refuge dans des caves d’immeubles. Je m’y suis rendue lors des premières alertes mais plus maintenant. »
« Il y règne une ambiance malséante, les hommes font les malins et tentent de détendre l’atmosphère par des plaisanteries de mauvais goût tandis que leur bonne femme cancane tant et plus ! Pendant ce temps, les enfants jouent avec Nénette et Rintintin, ces poupées fétiches faites de bouts de laine bleu, blanc, rouge, que vendent les camelots à chaque coin de rue. »

Modelées par Poulbot, les poupées Nénette et Rintintin apparurent dans les catalogues de jouets en 1913. Faites de bouts de laines tricolores, elles devinrent des fétiches contre les Gothas, les bombardiers allemands. Parisiennes et Parisiens les portaient autour du cou, à leur chaîne de montre ou dans leur sac à main.

Extrait 8 : Une demoiselle venue de Paris

Au village, on évoqua toujours respectueusement l’ancienne institutrice dont le mari était mort de maladie durant la guerre, et qui avait élevé seule, son fils René. Et l’on reconnut beaucoup de mérite à sa jeune sœur Hélyse, d’avoir soutenu son mari, le pauvre Paul avec sa gueule cassée. Mais on parla toujours avec mystère de cette belle infirmière, une demoiselle venue de Paris, que l’on voyait souvent monter au cimetière à la nuit tombée. Une jeune femme élégante qu’Emma et René appelaient tante Céline, et dont ils avaient hérité, paraît-il…
Personne ne sut jamais qu’elle reposait tout près de celui qu’elle avait toujours gardé dans son cœur.
Personne ne sut jamais qu’elle vécut ce que d’autres ne rêvèrent même pas.

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