Le Récit « Larmes Bleu Horizon »

Présentation

Né en 1951, j’avais 21 ans lorsque mon grand-père René s’en alla rejoindre ses camarades perdus dans l’océan des petites croix blanches du Bois le Prêtre, en Meurthe-et-Moselle. Trop jeune pour mesurer l’ampleur de ce que j’appelle aujourd’hui, l’événement matriciel du XXe siècle, je pris réellement connaissance de sa correspondance adressée à ses parents, lorsque je décidai de m’installer dans la ferme familiale, à Courlon-sur-Yonne.

Ces hommes ordinaires, contraints à faire des choses extraordinaires, ont été les acteurs d’un premier conflit mondial qui provoqua la chute d’empires et de royaumes, qui engendra de nouveaux états mais aussi le communisme, le fascisme, le nazisme, l’hégémonie américaine, jusqu’au terrorisme structuré qui ébranla « l’invulnérabilité » des Etats-Unis le 11 septembre 2001 à New York.

Trop de jeunes garçons sont morts sans même avoir senti la chaleur d’un baiser. Trop de chevaux tués ont fait le bonheur de trop de rats. Trop de sève et de sang écoulés. Des endroits voués au silence éternel, des odeurs que les mots ne pourront jamais décrire et des mots que l’on ne saura jamais dire.

À la différence de ses camarades tombés les armes à la main, René eut la chance d’avoir la « fine blessure » qui le tira de ce combat inique, puis le bonheur, entre deux conflits, d’avoir un enfant et d’être grand-père.

Je lui dédie les mots et la musique que ces instants de sa vie m’ont inspiré.

Alain Cancel

Extrait 1 : Je me souviens...

Je me souviens toujours de ce matin d’été où je pénétrai dans la cuisine. Tu faisais ta toilette, torse nu devant l’évier, quand je remarquai sur ton flanc gauche une large cicatrice. Je te demandai d’où elle provenait et tu me répondis avec un léger sourire :
« Ça ? C’est quand j’ai été blessé à la guerre ! ».

La guerre ! Du haut de mes neuf ans, ce mot ne signifiait pas grand chose, excepté lorsque l’on y jouait entre camarades. J’avais bien entendu maman parler des topinambours qui remplaçaient les pommes de terre, du saindoux utilisé en guise de beurre, et de ce demi-mouton que papa avait apporté sur sa bicyclette, bravant le couvre-feu un soir de réveillon, et puis c’était à peu près tout. Mais je découvris qu’il ne s’agissait pas de la même guerre ; il y avait eu la tienne, contre ceux que tu appelais « les boches », et celle des parents contre les Allemands.

Je me souviens aussi d’un après-midi pluvieux de juillet où je cherchais un jeu de société pour passer le temps. Ouvrant l’un des deux tiroirs de l’armoire de la chambre à coucher, je trouvai un paquet de lettres jaunies, soigneusement ficelé en croix. Je dénouai fébrilement la ficelle et j’ouvris la première enveloppe, avec le sentiment de tourner la dernière page d’un roman pour en connaître la fin.

Extrait 2 : Connaître tes nuits glaciales...

Connaître tes nuits glaciales passées au fond d’une tranchée boueuse du Bois-le-Prêtre, en Meurthe-et-Moselle, ces minutes sans nom, tantôt à l’assaut, tantôt assailli, ces secondes sanglantes où tu te voyais dans les yeux de tes ennemis et où il te fallut donner la mort pour rester en vie, pour revoir tes parents, Eugène et Louise, ton petit frère Jean, tes copains, ton village. Où il fallut te battre, toi qui n’avais jamais frappé que la terre des champs.

Ainsi, je découvris ce que tu avais gardé enfoui dans ton coeur de jeune homme, d’époux, de père puis de grand-père.

À lire tes lettres, ces hommes et ces lieux avaient une âme.
Aujourd’hui, ils ont un corps, un visage et des yeux
Desquels s’écoulent encore
Des larmes bleu horizon.

Extrait 3 : Un livre écrit à coeur ouvert...

Un livre écrit à coeur ouvert, tel un dialogue à titre posthume entre l’auteur et son grand-père contraint de quitter son village natal de Courlon-sur-Yonne, en 1913, pour effectuer son service militaire. Les lettres qu’il écrit alors à ses parents, sont le point de départ de la traversée du premier conflit mondial mais aussi d’une vie à laquelle il n’était pas vraiment prédestiné.

Extrait 4 : Au sortir de la guerre...

Au sortir de la guerre, comme beaucoup de ses copains cultivateurs, René quitta la ferme familiale pour la ville. C’était quitter, sans le savoir, un certain nombre de valeurs dont le monde paysan demeurait le garant depuis des générations mais pouvait-on reprocher à ces garçons, qui avaient miraculeusement réchappé à une mort promise, d’avoir soif d’autre chose ? A la terre nourricière, dont ils s’étaient toujours sentis tributaires, ils avaient donné leur sueur, leurs larmes et beaucoup de sang. Au coeur des tranchées, ils l’avaient respirée et mordue cette terre, ils avaient fini par en prendre sa couleur, son odeur au point d’en éprouver inconsciemment du dégoût.

Extrait 5 : Au travers de ces pages...

Au travers de ces pages, souvent empreintes d’une vive émotion, se perpétue un devoir de mémoire envers tous les grands-pères de toutes les nations, venus mourir au pays des Droits de l’Homme, parfois à des milliers de kilomètres de chez eux.
Pour ceux qui revinrent, rien ne fut plus jamais comme avant.

Article de la revue "Verdun"

Extrait de la revue Verdun – Les cahiers de la Grande Guerre (n° 32 – 2007) Par Jean-Noël Grandhomme, Maître de conférence en Histoire contemporaine à l’Université Marc Bloch – UFR Sciences Historiques

« Cet ouvrage fait partie d’un genre en plein développement : les souvenirs d’un poilu publiés par un membre de sa famille. Cette guerre de 1914-1918 continue en effet de passionner les Français et nombreux sont ceux qui, au fond d’un tiroir ou d’une malle, possèdent des lettres ou des carnets d’un grand-père ou d’un arrière-grand-père. Mort en 1972, René Roblot a toutefois suffisamment marqué son petit-fils, Alain Cancel, pour que ce dernier juge de son devoir de publier ses lettres, accompagnées de ses propres compléments historiques et de ses réflexions, dans une sorte de dialogue imaginaire avec le disparu.
« Incorporé au 168e Régiment d’Infanterie à Toul en octobre 1913, René Roblot commence son service militaire au lendemain du vote de la loi des trois ans. Blessé le 21 septembre 1914 au bois de Mamey, après avoir participé à la défense de Nancy sur le Grand Couronné, il est soigné à Lyon. Il participe ensuite aux très éprouvants combats du Bois-le-Prêtre. Blessé de nouveau, par un éclat de minenwerfer, il est cette fois évacué sur la Côte d’Azur. Au fil des mois qui s’écoulent, Alain Cancel évoque la guerre de tout un village avec son lot de tués, de blessés, de prisonniers et de disparus. Son récit se poursuit au-delà du conflit, retraçant l’histoire d’une famille et d’une région marquées à jamais par ce drame collectif.
« René Roblot est parti à la guerre à vingt-deux ans, mais il a eu la chance d’en revenir, contrairement à ces autres presque adolescents dont les noms sont égrenés tous les 11 Novembre devant le Monument aux morts de Courlon-sur-Yonne. « A l’appel des Sosthène, Arsène, Achille et autres prénoms vieillots que l’on colle aisément sur un visage moustachu, on oublie facilement que ces hommes ont été des gamins », écrit Alain Cancel. Grâce à cet ouvrage et à quelques autres, cet oubli commence à être réparé. »

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