7 h 28 – 1er juillet 1916

7 h 28 – 1er juillet 1916

S’il est vrai que le passé devient plus palpable quand on se rend là où les événements se sont déroulés, il est un coin de Picardie où résonnent encore les explosions simultanées de fourneaux de mines qui emplirent l’espace un matin de juillet 1916 à 7 h 28. Débutait la Bataille de la Somme, la plus meurtrière de la Première Guerre mondiale.
Comment imaginer que sur une ligne d’à peine vingt kilomètres, 19 240 soldats britanniques vont trouver la mort par une belle journée d’été ? Que plus d’un million d’hommes, des deux camps, vont être tués ou blessés en un peu moins de cinq mois, en 141 jours exactement ?
Ce lourd tribut confère à ces lieux une solennité éternelle, et impose à notre esprit une réflexion sur le genre humain.

7h 28 – Ovillers-la-Boisselle – Après avoir été occupé par les Français, le secteur passe aux mains des Britanniques en 1915. Le plan d’attaque pour l’offensive de juillet 1916 consiste à provoquer des brèches dans les lignes de défense allemande par l’explosion de mines. A La Boisselle, les mineurs gallois creusent 100 m de tunnel et disposent 30 t d’ammonal. La colonne de terre projetée, suite à l’explosion, aurait atteint plus de 1000m de hauteur…

7h 28 – Contalmaison – Le capitaine Wilfred Nevill, du 8th East Surrey Regiment, a l’idée folle d’improviser un match de football avec ses quatre sections afin de stimuler ses hommes lors de l’attaque. « Le premier qui lancera le ballon dans la tranchée allemande aura une prime ! » Le whisky aidant, les soldats s’élancent dans le no man’s land où ils sont inexorablement fauchés. Le capitaine Nevill est tué.

9h 15 – Beaumont-Hamel – Des feuilles rouges tombées dans les tranchées, à l’image des volontaires du Régiment royal de Terre-Neuve. En trente minutes, les mitrailleuses ennemies qui ont la capacité de tuer un homme à 2 km, tirent 500 balles par minute et déciment plus de 800 Terre-Neuviens, dont quatorze fratries. Tous les officiers sont massacrés ou hors de combat, on compte 68 soldats valides à l’appel le lendemain.
Sur une population de 240 000 habitants que compte Terre-Neuve en 1914, 12 000 jeunes s’enrôlent. Et sur les 6 200 qui servent dans le Newfoundland Regiment (le Régiment Terre-Neuvien) durant la guerre, 1 300 perdront la vie, 2 500 autres seront blessés ou faits prisonniers. Les décès et le retour au pays des jeunes hommes meurtris impactèrent durablement ce peuple de pêcheurs.

Devil wood à Longueval (le Bois du Diable pour les Britanniques). Le 14 juillet 1916, 3 150 Sud-Africains encerclés vivent durant cinq jours et cinq nuits un cauchemar dantesque : seuls 143 hommes sortent indemnes de leurs tranchées à l’heure de la relève. On dénombre 1 080 tués ou disparus, 1 735 blessés, et 192 prisonniers.
Aujourd’hui, sous les épaisses frondaisons des chênes issus de glands d’Afrique du Sud, reposent des restes humains, épars, sous les pieds des visiteurs. Pas un bruissement, pas même un chant d’oiseau ne viennent froisser le silence alourdissant de ce petit « bois-cimetière ».

Thomas Kettle nait le 9 février 1880 dans le comté de Dublin en Irlande. Poète et essayiste, il achève ses études de droit et devient avocat en 1905, mais il se tourne très vite vers le journalisme et la politique. Elu député à 26 ans, il représente le Parti parlementaire irlandais au Parlement de Londres.
Nommé professeur au collège de l’Université de Dublin en 1908, il enseigne l’économie et devient membre des Volontaires Irlandais, un mouvement indépendantiste. En Belgique où il se rend en 1914 pour acheter des armes, il est témoin des exactions allemandes. De retour à Dublin, il milite pour l’engagement des Irlandais dans l’armée britannique, pensant que ce peut être une source de réconciliation entre les deux peuples.

De santé fragile, Thomas est affecté au recrutement des volontaires (il n’y a pas de service militaire obligatoire en 1914 en Angleterre), mais il demande à servir au front. Il incorpore le 9 e bataillon des Royal Dublin Fusiliers avec le grade de lieutenant. Sa santé se dégradant, il est contraint de regagner Dublin pour une convalescence. Aussitôt remis, il insiste pour retourner au front dans la Somme où il rejoint son régiment le 14 juillet 1916.

Le 4 septembre 1916, il écrit son dernier poème à sa fille Betty :

Pour ma fille Betty, le cadeau de Dieu.
Quand reviendront les jours plus calmes,
Petite fleur éclose à la fleur de l’âge,
En ces jours-là tant attendus et tant retardés,
Tu me demanderas pourquoi j’ai pu t’abandonner
Toi mon seul bien qui trônait sur mon sort,
Apprends qu’aujourd’hui je dois défier la mort.

Ô, ils vont te donner bien des raisons et bien des rimes
Les uns vont nous décrier d’un ton sous-entendu,
Les autres dire que nous étions sublimes !
Tandis que les obus sur nos têtes hurlent encore
Et que des hommes épuisés cherchent dans la boue un peu de réconfort,
Sache que nous, imbéciles dupés dans notre foi,
Nous ne mourrons ni pour un drapeau ni même pour un Roi,
Mais pour un rêve né dans la crèche d’une bergerie
Et le secret de la Sainte Écriture qu’un pauvre nous a lu.

Le 7 septembre, une dernière lettre à sa femme Mary :
« J’ai assisté ce matin à la messe, et j’ai communié. Ce n’est plus un secret que de dire que nous participons aux plus grands combats de ce temps, beaucoup ne reviendront pas… ».
Et à son frère :
« Si je peux survivre, je consacrerai tout mon temps à travailler pour la paix. J’ai vu la guerre moderne avec l’artillerie et je sais quel outrage cela représente pour le simple individu. Nous partons cette nuit pour participer à la bataille de la Somme ; les bombardements, les destructions et les flots de sang sont au-delà de tout ce que l’on peut imaginer. J’ai eu deux chances de quitter mes Dublin Fusillers, l’une pour maladie et l’autre pour un poste d’encadrement, mais je préfère rester avec mes camarades. Je suis calme, heureux, mais j’ai désespérément envie de vivre… »

Thomas est tué le samedi 9 septembre lors d’une attaque à Ginchy, d’une balle en plein coeur, devant son ami le lieutenant James Dalton. Son corps est enterré par des Gallois venus en renfort du 9e Bataillon des Royal Dublin Fusillers, mais les bombardements allemands incessants retournent le terrain et ensevelissent la sépulture.
Son nom figure sur l’un des seize piliers du mémorial de Thiepval dédié aux combattants britanniques et sud-africains disparus sur les champs de bataille de la Somme, ainsi qu’aux armées française et britannique. Le nom de Thomas Kettle est gravé parmi 72 244 autres disparus qui n’ont pas de sépultures connues.

Se battre pour elle

Le dernier poème écrit par Thomas Kettle à sa fille Betty a inspiré la chanson Se battre pour elle interprétée par Sue Lia, et extraite de l’album Se battre pour elle (voir « Coin boutique »).
Sue Lia est également l’interprète du générique du film Les Fiancées de Sainte-Agathe.

Se battre pour elle
Paroles A. Cancel – Musique J-P Laurent

Quand reviendront les jours sans nuages
Petite Rose éclose à la fleur de l’âge
Tu te diras : pourquoi tout ça ?
Il t’appelait : « Mon ange aux cheveux d’or »
Il t’a laissée pour affronter la mort
Et tu demandes : mais pourquoi ?

A la fin de l’été il s’était engagé
Comme tout jeune Irlandais, il n’avait qu’une idée
Défendre la Paix se battre pour elle
Pour la liberté pour la Paix éternelle
Se battre pour elle
Se battre pour celles qu’il aimait

Ses derniers mots disaient son goût de vivre
Le bruit des armes qui tuent et qui délivrent
Mais sans colère il priait
Au nord de la France c’étaient les combats
Les camarades qui mouraient dans ses bras
De cet enfer on ne revient pas

Il était si heureux que tu sois une fille
Que tu ne connaisses jamais le malheur d’être ici
Thomas est tombé un matin d’été
Pour ta liberté pour la Paix éternelle
Thomas est tombé sans même revoir celles
Qu’il aimait

Défendre la Paix se battre pour elle
Pour la liberté pour la paix éternelle
Se battre pour elle
Se battre pour celles qu’il aimait

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